
Nous entendons de plus en plus souvent parler de « réfugiés environnementaux ». Mais au fond, à quoi renvoie cette notion ?
Il n’existe actuellement pas de définition officielle de la notion de réfugié environnemental. Certains organismes proposent une définition, mais aucun consensus n’a été trouvé pour une définition commune.
Certains auteurs utilisent indifféremment les concepts de « réfugiés environnementaux » et de « réfugiés climatiques ». Cependant, selon François Gemenne [1] , il existe une légère distinction entre les deux notions. Les réfugiés climatiques sont les personnes qui se déplacent suite au changement climatique. La notion de réfugiés environnementaux correspond à une catégorie plus large puisqu’elle renvoie aux personnes qui se déplacent suite à « des catastrophes naturelles, des accidents industriels, des projets de développement, des phénomènes de désertification et de déforestation, etc. » [2] Ces formes de migrations existent depuis toujours : des catastrophes naturelles (par exemple un tremblement de terre) provoquent des déplacements de personnes depuis l’Antiquité. Les réfugiés climatiques représentent donc une nouvelle catégorie de migrants, contenue dans la notion plus vaste de réfugiés environnementaux.
La difficulté de proposer une définition commune réside dans le fait que la notion de réfugiés environnementaux englobe des réalités fort différentes : Certaines personnes doivent quitter d’urgence leur village suite à une catastrophe naturelle (ouragan, tsunami). D’autres personnes prennent le temps de réfléchir à leur départ car celui-ci est lié à un processus à moyen ou long terme (désertification, déforestation). La migration est alors mûrement réfléchie et planifiée. Certains sont obligés de quitter leur habitat ; ils n’ont pas d’autre choix pour leur survie. On parle alors de migrations forcées. D’autres font le choix de cette décision ; il s’agit alors de migrations volontaires. Certains déplacés reviennent chez eux après un certain temps (court ou long). D’autres ne retournent jamais dans leur ancienne habitation. Certains franchissent des frontières internationales. D’autres (la plupart) quittent leur village, leur ville mais restent dans les frontières de leur pays. Qu’est-ce qui rassemblent ces diverses situations ? Le point commun est que tous ces déplacements sont poussés par une dégradation de l’environnement proche des habitants.
Les liens qui peuvent exister entre les migrations et les dégradations de l’environnement sont très peu envisagés avant les années ‘70. A partir de cette époque seulement, on prend conscience des menaces que peuvent faire porter sur l’environnement les actions humaines. En 1972, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) est créé dans le but de protéger l’environnement. La notion de « réfugiés de l’environnement » apparait pour la première fois dans l’intitulé du rapport de ce programme, en 1985. Cette appellation, peu connue du grand public à l’époque de son apparition, commence à se répandre en dehors du milieu scientifique parallèlement à la prise de conscience des conséquences concrètes que peuvent amener les changements climatiques. En effet, les réfugiés environnementaux apparaissent alors comme les premières victimes de ce dérèglement global.
Les réfugiés environnementaux reflètent une réalité bien actuelle : des dégradations de l’environnement provoquant d’importants déplacements de personnes peuvent être observées aujourd’hui sur tous les continents. Quelques exemples : l’ouragan Katrina, qui a dévasté la Louisiane (Nouvelle-Orléans) durant l’été 2005, a déplacé 1,5 million d’habitants. Le Tsunami, qui ravage en décembre 2004 l’Asie du Sud-Est a poussé à l’exode plus de 2 millions de personnes. La montée du niveau des eaux menace de nombreuses régions deltaïques et côtières, ainsi que plusieurs îles. L’exemple le plus parlant est sans doute l’Etat de Tuvalu, composé de 9 atolls coralliens dans l’Océan Pacifique Sud, et dont le point culminant est situé à 5 mètres de haut. Selon les experts, ces atolls pourraient être complètement submergés d’ici 2050. C’est le milieu de vie d’une dizaine de millions d’habitants qui disparaitrait.
Au niveau des prévisions, les estimations sur le nombre de réfugiés environnementaux d’ici 2050 varient de 150 millions à un milliard de personnes ! Prévoir le nombre de réfugiés de l’environnement dans les prochaines années est un exercice périlleux vu l’absence de critères précis déterminant les conditions de cette appellation. D’autre part, nous savons que les facteurs qui mènent à la décision de migrer sont généralement multiples et liés entre eux : facteurs politiques, économiques, environnementaux, culturels.
Aujourd’hui, les réfugiés environnementaux ne constituent pas une catégorie reconnue et protégée de migrants, contrairement aux réfugiés politiques. Ce qui signifie que ces personnes déplacées suite à des bouleversements environnementaux ne peuvent prétendre au statut de réfugié. En effet, ce statut protège des personnes qui quittent leur pays suite à une persécution d’ordre politique. Les réfugiés environnementaux ne remplissent pas les deux conditions nécessaire à l’obtention du statut de réfugié : ils ne franchissent pas automatiquement de frontière internationale (certains migrent au sein même de leur pays, d’une région à l’autre) et leur décision de partir n’est pas liée à une forme de persécution politique.
La protection dont ces personnes peuvent bénéficier est dès lors très aléatoire. L’assistance de l’Etat fait généralement défaut. Une aide peut être apportée dans certains cas par des organisations internationales. Mais ces aides sont généralement ponctuelles et accomplies dans l’urgence. Peu de stratégies sont prévues pour organiser la reconstruction durable et la réinstallation sur le long terme de ces personnes déplacées indépendamment de leur volonté.
D’où la question actuelle sur la nécessité de proposer une aide internationale à ces migrants et, éventuellement, de reconnaitre un statut juridique propre aux réfugiés environnementaux. Il s’agirait d’un outil de protection des populations déplacées suite à des dégradations de l’environnement.
L’Homme n’est pas tout-à-fait étranger à ces dégradations et bouleversements : bon nombre d’entre eux sont liés à l’impact de l’action humaine sur l’environnement. Se pose alors la question des responsabilités…
Les phénomènes de dégradations de l’environnement et de flux migratoires dépassent le cadre local ou national ; les réponses à y apporter doivent avoir une portée internationale.
La communauté internationale doit d’une part prendre des dispositions pour lutter contre les changements climatiques, et donc réduire l’ampleur du phénomène des migrations liées à des dégradations de l’environnement. D’autre part, la communauté internationale doit prévoir les conséquences de ces changements climatiques, et notamment les flux migratoires qui y sont liés. C’est notamment ces avancées que nous attendons de COP 15, la conférence des Nations Unies sur le changement climatique qui se déroulera à Copenhague en décembre 2009.
Pour aller plus loin :
Gemenne François, “Migrations et environnement : brève introduction à une relation méconnue et souvent négligée », dans la revue Etopia n°3 Autonomie et Ecologie, 2007. http://www.etopia.be/spip.php?article595
Patrick Gonin et Véronique Lassailly-Jacob, « Les réfugiés de l’environnement », Revue européenne des migrations internationales, vol. 18 – n°2, 2002. http://remi.revues.org/index1654.html. (28 octobre 2009.)
Notes
[1] François Gemenne est chargé de recherche FNRS, chercheur au CEDEM-ULg (Centre d’études de l’ethnicité et des migrations) et à l’IDDRI-Sciences Po Paris (Institut du développement durable et des relations internationales).
[2] Gemenne François, “Migrations et environnement : brève introduction à une relation méconnue et souvent négligée », dans la revue Etopia n°3 Autonomie et Ecologie, 2007, p.218.